Vous
avez été prévenus. Et si j'ai mis tant de cérémonie, c'est que bon ce post, je le tourne et le retourne dans ma cervelle depuis quelque temps déjà.
Et pourtant, il
faut que ça sorte. Mettre des mots dessus, en espérant que ça va faire relativement du bien. C'est pas gagné.
On va dire ça comme ça. J'ai pas l'habitude de revenir sur mes décisions, bonnes ou mauvaises, ni vraiment de me prendre la tête sur ce qui a cloché il y a très exactement neuf ans et trois mois. Auquel cas, fallait pas relire mon journal de 1ere ni surtout celui de mes premières années de fac.
Ils ont ramené des profondeurs abyssales du déni de justice un bien étrange personnage. Approchez donc du feu et tendez bien l'oreille...
C'était sans aucun doute, une
apparition, "longue, mince, en grand deuil" je serais presque tentée de dire. Il y avait chez ce jeune loup une sorte de mélange entre Lawrence d'Arabie et Ignace de Loyola, un je ne sais quoi de secret et de terriblement excitant, le genre à avoir été trouvé un soir de grande pluie sur un parvis d'église avec des layettes à monogramme arrachée, une bourse d'écus et un mot mystérieux.
A la place de quoi, ce grand échalas à débit haché se mit soudain à nous raconter une bien étrange histoire. Il y était notamment question de Keynes et de New Deal, de Courbe de Laffer et de problème de l'eau au Moyen-Orient, d'Aristote et de G7+1, de politique démographique en Russie et des Tigres du Sud Est asiatique.
Nous en sortîmes, ce jour-là, classe de péronelles qui croyaient Marguerite Duras cool et lisaient en cachette Nous Deux en cours de SVT, éblouies, épatées, probablement déjà confusément amoureuses. Je ne le saurai jamais. J'avais, à l'époque, une sorte de saint mépris pour la gent féminine et tous ces gloussements me répugnaient, à moi, la vertueuse, la sarcastique, l'intouchable. Non, merci. Très peu pour moi, le trip "
To Sir, With Love".
Ceci dit, c'était indéniable, cette intelligence chauffée à blanc, ce cours sans programme ni notes, cette homélie faite d'une voix un peu lasse devant une parterre de jeunes paroissiennes bourgeoises, ça crevait les yeux, c'était insolent et drôle et, surtout, ça sonnait vrai. La classe de 1ere ES avait enfin trouvé son dieu. Elle allait lui vouer une sorte de culte maladroit, fait de beaucoup de soupirs stratégiquement placés, de devoirs écrits jusqu'à plus d'heure et de voyages sous prétextes fallacieux en salle des profs.
Je me fis donc un devoir d'être encore plus sarcastique et iconoclaste, ne pouvant supporter de voir cette soudaine transformation qui nous ramenait cent ans en arrière. Par conséquent, je fus irréprochablement
neutre, sans aucune arrière pensée, ni calcul. Dans mes rapports d'aujourd'hui, je me féliciterais d'avoir bien "géré le dossier". La petite technocrate pointait déjà son nez.
Le journal me renseigne que cet hiver-là, on spécula beaucoup sur sa santé. Le moindre toussotement, le plus maigre soupçon de fièvre était tourné, retourné, pesé et analysé en place publique, de l'air expert et péremptoire des instituts de sondage un soir d'élections.Tant était grande, tout compte fait, la peur de voir s'évanouir l'
événement. Derrière les haies du lycée, ses allées et venues étaient épiées avec dévotion, la moindre confidence était recueillie avec ferveur. C'est vous dire si nous vécûmes pendant dix mois avec le sentiment constant d'un
happening planétaire.
Probablement à cause de mon air blasé et de mes vacheries pas trop stupides, mais certainement davantage à cause des charmes de Madame Mère (dont elle était mi-inconsciente, mi-amusée), j'eus le privilège de l'avoir deux fois à table. Oui, je sais, de façon totalement provinciale et fortement gênante. Mais je m'en foutais. Je prenais avec philosophie ce que je pensais être un grand hommage à mon esprit de répartie, j'étais la confidente racinienne, je jouais dans la cour des grands. J'avais certainement tout faux. D'ailleurs, cette année-là, Jospin perdit (à mon grand dam) les élections présidentielles. Les dés étaient pipés d'avance.
Ce que durent les roses.... A la rentrée, violente claque, avec l'apparition d'une Toulousaine révêche à l'accent impossible et aux idées bien trempées. Nous nous consolâmes comme nous pûmes, en allant en cours de Latin, où le vieux lion corse nous farcit de géorgiques et d'églogues. Nous étions inconsolables, mais déjà divisées sur le statut de vestale du mythe, de Mazarine Pingeot de l'héritage idéologique du grand homme.
La vestale, c'était moi. Enfin, pas tout à fait. Mais j'avais, sur la concurrence, l'avance d'une martingale imbattable. J'avais l'
Adresse. Le Sésame. La Promesse. Et déjà, des plans bien arrêtés de départ à Paris. Et bientôt, grâce à mon engouement pour la philo, allant de pair avec la pitié que m'inspirait la pauvre prof sur laquelle nous fîmes nos crocs inconscients (elle ne s'en remit jamais et quitta l'établissement deux ans après), une place dans la plus facho des facs de droit de France et de Navarre.
La préparation du Grand Bond en Avant supposait des voyages de repérage à répétition. Strasbourg fut ainsi écartée des options possibles (trop loin, trop allemande, trop glacée, trop tout, en fait). Je caressai un instant l'idée d'Aix en Provence ("
mais c'est pas sérieux, tu bosseras rien!"), hélas vite reléguée au rang de caprice sans pertinence. Une nième semaine de débauche et de fuite en avant à Paris finit par convaincre Madame Mère, principal bailleur de fonds de l'Equipée Fantastique.
De plus, je serais entre de bonnes mains. Outre les belles âmes des amies de toujours (qui ne bougèrent pas le petit doigt lors du premier pépin de taille), nous retrouvâmes Lawrence d'Arabie à la sortie des cours de Sciences Po. Nous allâmes au Flore. On m'offrit un bouquin éthéré et poétique, dont j'oubliai le nom et que je finis par perdre dans mes déménagements successifs. Je pris des libertés, j'allumai une cigarette. Impossible de me souvenir de ce qui s'est dit, mais j'en tirai d'augures qui avaient sans doute trop fumé, eux aussi. Le monde était soudain peuplé d'éléphants roses. Une épiphanie en bonne et due forme, m'estimant désormais déliée des conventions petit-bourgeoises. "
Soyons fous, mon cher Marquis, vous reprendrez bien du chocolat chaud?"
Six mois plus tard, une lettre sourcilleuse et très hussard noir de la République, m'apprit que
la mention assez bien au baccalauréat n'est pas une référence et qu'il fallait faire mes preuves. Je me promis religieusement de m'en tenir coûte que coûte à cette vulgate.
J'arrivai donc à Paris comme on y montait en 1848 avec, dans mes bagages, le
Gaffiot, beaucoup d'idées fixes, des plans sur la comète et une rente de boyarde que j'économisai en bonne huguenote pendant les trois premiers mois. En prime, une adresse qui faisait baver, Boulevard Saint-Michel, dans un Foyer pour jeunes descendantes d'armateurs grecs ou patriciens brésiliens. La Reine des Allumettes du Nébraska, c'était moi.
Je laissai d'atroces messages à l'imparfait du subjonctif sur le répondeur idoine. Et ce qui est vraiment extraordinaire, c'est qu'on me répondit. Mon dossier fut ainsi traité avec une dilligence qui m'empourpra insupportablement les joues. Rendez-vous fut pris au
Café de la Mairie, devant Saint-Sulpice. Je séchai allégrement mon cours de Politiques Economiques Comparées avec le sentiment d'avoir porté un coup mortel aux saintes institutions de la Famille et de l'Académie. Avec un mépris certain pour la société de consommation, j'y allai affublée à la diable, clope au bec et cahiers roulés nonchalamment au poing. J'imagine que j'étais parfaitement ridicule.
Là encore, rien ne subsiste du moment mémorable de revanche sur mes petites camarades. Si ce n'est la soudaine envie de me voir gratifier davantage, en proposant à la cantonnade, rue Bonaparte, le tutoiement prolétaire. J'avais oublié que j'étais en pleins "
Malheurs de Sophie" ou bien "
Education Sentimentale" , c'est selon. On me répondit avec un air narquois "
Je vais réfléchir à ta requête". Je n'y vis que du feu. De retour au Foyer, on me qualifia sans rire de "
bombe sexuelle".
S'ensuivit un silence de six ou sept mois. Entre temps, les choses étaient devenues très compliquées. Je m'étais remise à gribouiller des essais pas trop mauvais, en tapant sur une machine à écrire électrique qui réveillait tout l'étage et me valait les regards noirs de la Directrice. Nous nous improvisâmes spirites. Je fis également mes premières cuites assez amusantes. Je découvris
Shakespeare & Co. Tous les jours, je tombais amoureuse, sans distinction aucune (clochard, agent de police, employé de banque, boulanger...) et surtout sans suites concrètes. Ce printemps-là, je vis vingt-quatre fois de suite
Le Patient Anglais. J'avais tout bon. D'ailleurs, cette année-là, Jospin gagna les élections parlementaires anticipées.
Paris au mois de mai est une chose très dangereuse, à manier avec d'infinies précautions. Aussi, il ne faut pas resurgir du néant pour donner rendez-vous à ses sujets roumains chez
Saint Louis en l'Ile, meilleures glaces de Paris, pires crapouilles de serveurs de la Capitale. Trop proustien. D'ailleurs, ce jour-là,
Albertine me fit faux bond. Humiliée, j'avalai mon Ricqlès, puis mon diabolo-menthe, puis ma Guinness, puis
des capiroska et je rentrai bredouille et ivre morte chez moi.
Une semaine après, après des excuses très Ancien Régime et des conciliabules interminables subséquents au
Balzar avec mes nouvelles camarades de débauche, rendez-vous fut pris au même endroit. Le soleil était magnifique, des touristes japonais prenaient des tonnes de photos de Notre-Dame depuis les péniches, je me sentais libertine et géniale et j'alignais les platitudes avec la vitesse de la lumière. Là encore, rien d'épique, si ce n'est des bourdes effrayantes du genre "
ma vie est un sitcom". A revoir. Peut mieux faire.
Enfin, et c'est là que tout se brouille comme dans un film de série B, cette ultime conversation téléphonique, où je fus carrément goujate, suite à quoi on me raccrocha au nez sans ménagements. A cet âge heureux, je me consolai vite, en tirant la langue au précipité de circonstances. Je n'appellai plus, on ne chercha pas à avoir de mes nouvelles.
La Visitation est terminée, circulez, s'il vous plaît.Aujourd'hui, après bien de conversations téléphoniques ratées, d' illuminations soudaines, d' élans du coeur et de défaillements sans crier gare, après des choses infiniment plus fondamentales et de vrais revers de fortune, il me vient comme un goût de remords et de perplexité. Je ne sais toujours pas ce qu'il m'arriva, l'espace de ce printemps parisien. Etait-ce de l'amour? Je doute fort, cela n'en avait ni le goût, ni l'immédiat. Toujours est-il qu'après toutes ces années, cela me manque ou plutôt, il me
tarde ...
Il me tarde d'avoir ma minute de vérité, de bilan, de conclusion. Il me tarde de lui dire ce que je suis devenue et que c'est pas fini et que ça finirait certainement jamais, tellement la passion du raisonnement et l'insolence de la synapse, c'est de ces cours à la va vite que je les tiens, que je me suis résignée à suivre ma vocation qu'il avait si justement devinée et faire de la philo du droit. Il me tarde de lui dire que je sais maintenant qu'il s'en foutait comme de l'an quarante de ces précieuses de province, de ces congaies blanches et de ces fonctionnaires blasés de l'Education Nationale. Mais que je sais aussi avec certitude que ce jeu n'était ni tout à fait innocent, ni complétement inutile. Qu'il y a paternité certaine dans tout cela et pire, que sans s'en rendre compte il réussit à faire de nous des grandes personnes. Qu'il en est, finalement, sorti quelque chose, même si les apparences étaient décevantes.
En tapant sur mon clavier, j'ai appris qu'entre-temps il a repris l'affaire de famille, est devenu un viticulteur estimé, quelque part dans le Berry et que ses vins sont à son image: fins, subtils et racés, avec une pointe de mélancolie au final. Egalement un dramaturge qui n'a pas qu'un succès d'estime et un citoyen engagé, ce qui explique peut-être les paradoxes du personnage et donne une juste mesure de sa richesse. Tout compte fait, il vit une vie tchékhovienne, à la manière de cette Russie d'avant Octobre qu'il aimait tant, une vie d'hobereau éclairé, croyant au Progrès et portant sur le monde et les êtres un regard paradoxalement dénué d'illusions. Je daigne croire qu'il est heureux, ou au moins en paix.
L'ennui, c'est que je ne sais pas comment m'y prendre. Je me tâte, je me tâte de lui écrire un mail, mais j'ai aussi mes jacobinismes dont la peur du ridicule n'est pas le moindre. A quoi ça servirait, des années-lumière après? Oh bien sûr, je pourrais très bien lui balancer ce texte, en guise de pavé dans la mare, mais c'est pas pour ça que je l'ai écrit. Je ne sais même pas pourquoi je l'ai fait, d'ailleurs, si ce n'est que pour donner un sens à cet épisode et pour le refermer aussitôt dans un de mes tiroirs.
Et pourtant...
(Bastiliei, 10 august 2006)