, II. The River Of The Lost Footsteps)"
Din carnetul lui Pantazi:
"Oh, et puis fichtre! Le trafic est infernal, ce matin. Viens, on va siffler un
trishaw, ce sera amusant,
promit mon père, alors que je me pâmais encore, en silence.Mais il n'eut pas à le faire. Selon la coutume de l'endroit, sitôt le coin de la rue tourné en direction de cet extravagant Hotel de Ville, nous fûmes entourés de salamalecs et de questions entrecoupées: mingalabar, where do you need to go?
D'instinct, mon père ne mordit pas tout de suite à ces hameçons aimables. Et il chercha davantage du regard, patiemment. Là encore, la réponse fut rapide: le plus timide de tous ferait amplement l'affaire.
Shwe Dagon, dit mon père briévement, m'intimant l'ordre de m'asseoir sur la chaise de devant.
Il me sembla que cela prit une eternité et demie.
***
Le pousse-pousse birman a la particularité extraordinaire de transformer sur-le-champ ses passagers en une sorte de Janus Bifrons déambulatoires. Ils y sont invités prestement à prendre place dos à dos sur des chaises souvent revêtues de moleskine rougeâtre. Bientôt, les conversations tournent court, car le bruit incessant des klaxons et des tuyaux d'échappement interdit l'échange de platitudes inhérent à la promenade.
Confié aux bons soins du pilote velocipède, j'étais désormais livré à moi-même. Pendant quelques minutes, je lorgnai du coin de l'oeil le jeu musculaire des jambes du chauffeur, qui me semblait presqu'aussi merveilleux que le véhicule. Comment arrivait-il donc à se glisser avec autant d'audace dans cette foule apparemment illogique et dont les contours finissaient par se fondre les uns dans les autres, jusqu'à ce que le tout ne forme enfin qu'un seul visage, un seul sarong, une seule paire de sandales, parfaitement androgynes?
Mais je me lassai assez vite de ces considerations. Essayer de distinguer quoi que ce soit alentour etait un vrai défi, susceptible de me distraire de mon délire de tout à l'heure.
Sortis du carrefour de la pagode Sule, Shwe Dagon du tiers état, nous longions à present une ample avenue aux façades ternes et aux devantures criardes. Il ne me semblait pas y avoir la moindre règle, non seulement pour ce qui est des affaires de voierie, mais peut-être davantage en termes de rythme de vie, tout simplement. Alentour, on quémandait, on ricanait, on marchandait. Assis sur un tabouret grisâtre et graisseux, un quidam se faisait couper les cheveux en plein milieu du trottoir, au vu et au su de tout le monde. Un chauffard l'éclaboussa de la tête aux pieds, sans aucune ceremonie: il ne pipa mot, trop occupé sans doute par des pensées dont il avait probablement fini par perdre le fil logique de la syntaxe.
L'Asie a ceci d'inoui qu'elle semble délibérément vivre non seulement en dehors de notre ère civile, mais encore dans une sorte de simultanéité dynamique, tout à fait ahurissante pour les novices. Ce n'est, sans doute, ni son premier, ni son dernier paradoxe, mais c'est une des premières coutumes codifiées que j'appris à déchiffrer tout seul: ce monde qui se fiche comme d'une guigne des védas et des millénaires assis sur ses épaules d'un poids inconscient fera tout en même temps. Y naître ou mourir est l'affaire d'un instant: implacable, la logique se trouve ailleurs que dans cette masse tentaculaire et informe des rues passantes.
Parmi tous les détails, un seul m'attira de manière immédiate: ces sarongs à petits carreaux écossais que les hommes semblaient nouer autour de leur taille du même geste que jadis, à Angkor ou à Bagan. Parfois, le noeud soigneusement caché par un pan de tissu élégamment laissé pendre sur le devant du vêtement se défaisait. Alors, de l'air le plus naturel du monde, le passant ouvrait le tout, dont on comprenait vite que l'ensemble formait une sorte de sac. Rapidement, le geste rectifiait l'honneur du pieton, en un rescrit de l'équilibre cosmique.
Oh, beautiful, isn't it, demandai-je, heureux, au chauffeur.
Mais il ne me répondit pas. Consterné, je me tournai vers mon père:
Achète-moi un sarong, j'en veux un, moi aussi, réclamai-je, alors que nous venions de nous arrêter au bon milieu de la plus invraisemblable cohue marchande qu'il m'était jamais donné de voir jusqu'alors.
Pourquoi pas, si cela t'amuse. Mais je te conseille de le porter avec une chemise toute blanche, et rien d'autre.
Mais ce serait trop simple!
Certes. Mais aussi le plus élégant. Pour ta gouverne, cela s'appelle un longyi.
***
Menti par le calme brillant des cartes postales, je m'étais imaginé le Shwe Dagon comme une sorte de Parnasse hétéroclite, complétement coupé du monde et enfermé dans sa propre réalité.
Or, je venais juste de constater que je m'etais fourvoyé et me demandais franchement comment un tel engrenage de bruits, de couleurs et d'énergies fort sublunaires pouvait servir à des fins totalement opposées. Les vieilles femmes semblaient bien plus preoccupées à crier aux quatre vents et à qui voulait bien les entendre les vertus du thanaka de Shwebo, dont la pâte jaunâtre s'étalait en fond de teint parasolaire sur les joues souriantes des citadines. Des nonnes vêtues de vieux-rose et de bure orange n'avaient cure du tripitaka en jugeant de l'air sceptique avec lequel elles mesuraient l'aumône de la fleuriste. Et j'eus tout le mal du monde à me débarasser d'un individu qui tentait de me fourguer de bien quelconques croquis de la pagode, à l'encre de Chine: are you that desperate?
Yes, I am, tomba la réponse en couperet.
Mais ce n'était pas tout. Il nous fallait emprunter, Père et moi, de longues et étroites volées d'escaliers a demi cachées par des toitures baroques. Les dragons le disputaient aux yeux rougis par les rubis des chimères léonines.
Sans dire un mot, mon père se déchaussa et je compris qu'il fallait en faire de même. Nous laissâmes nos sandales sur mesure dans de minuscules casiers sans toit ni maître et je me mis à monter, cette fois la main bien agrippée à sa dextre.
Je ne sais plus combien de temps tout cela nous prit. Les plantes de mes pieds apprirent bientôt à se méfier des indolentes flaques d'eau qui faisaient parfois glisser les marches à l'improviste. Mais elles durent prendre leur mal en patience et franchir d'innombrables crachats de bétel, orchidées piétinées et pisses canines.
Aujourd'hui même, le Shwe Dagon s'écrit dans ma mémoire comme une immense pustule de merde et de diamants. Pourquoi donc mon cerveau ne garde du Banteay Srei, ne serait-ce que le souvenir apocryphe d'une seule traînée de poussière, d'une seule toile d'araignée?
***
Eh, arrête donc de regarder tes pieds, coupa mon père, un rien séchement, le fil de mes penseés imprécises.
C'est ça, regarde en haut et tu verras.
Et il avait raison, évidemment. Autant les marches étaient diurnes et autant le regard, une fois porté au dessus de la vrille indescriptible d'encens, de clochettes, de papier froissé, de ragots à demi étouffés, respirait un temps autre, qu'il m'est toujours impossible de situer fermement dans une chronologie quelconque.
A l'echelle de ce jour impromptu, les plafonds me semblèrent avoir des hauteurs bibliquement exorbitantes, s'elançant dans l'espace jusqu'à une sorte de vertige statique, dont seul est responsable l'émerveillement de mes sept ans. Les lourdes grappes en bois sculpté des colonnes et des plafonds paraissaient si légères, que je ne puis retenir un soupir admiratif qui l'amusa beaucoup: oh, on dirait des toiles d'araignée!
Bien d'années plus tard, je compris que mon regard d'alors n'était pas, somme toute faite, très différent de l'espèce de positive horreur entrecoupée d'extase avec laquelle cette Angleterre jouant au polo sur le maidan administratif du Raj contemplait l'Inconnu. Comme Kipling, je cédais lentement aux charmes de l'affabulation. Mais à sa difference, je n'avais - déjà!- aucune envie de rater la suite, par ce réflexe inutile de sagesse sèche qui fait tourner court tant d'intrigues romanesques anglaises.
Mais, pour l'instant, il me fallait chercher à comprendre. On dirait Ninive, conclus-je, tout fier de montrer les fruits de ma toute nouvelle fascination pour les mondes à demi oubliés.
Tu n'as pas forcement tort, remarque. Faute d'avoir tout à fait raison, bien entendu.
Ce jour-là, entre autres menus details, je compris et aimai sans réserve l'affabilité de son intelligence. Et cette façon de toujours piquer l'orgueil, la curiosité ou bien tout simplement l'étourderie de son interlocuteur, sans jamais lui faire perdre la face.
C'était un moment important, je le sentais. Et je savais qu'il cherchait à me transmettre quelque chose d'indispensable.
Mais quoi?
***
Sitôt habitué à la lumière un peu blafarde de l'endroit, je crus distinguer, parmi les dorures et les arabesques vertigineux de l'escalier, qui semblait s'élargir au fur et à mesure que nous avancions, des images assez naives, racontant, à la manière des décalcomanies écolières, la vie de Siddharta Gautama. On m'en avait déjà parlé, évidemment, mais je n'arrivais toujours pas à faire le lien entre cette suave histoire du renoncement et le spectacle alentour. Je savais aussi que l'énorme cloche renversée de la pagode, dont certains se plaisent à rappeller - avec un rien d' obscenité - qu'elle contient davantage d'or que la Banque d'Angleterre, renfermait aussi huit cheveux que le Bouddha avait lui-même confié a deux frères marchands d'Okkalapa.
Huit cheveux. Autant de jours aussi dans la semaine birmane, qui coupe allégrement le mercredi en deux fictions. En cela, légende et coutume sont probablement inséparables: même s'il est par deux fois quatre - le chiffre asiatique du malheur foudroyant - le huit finit par être sympathique, avec ses rondeurs et sa promesse d'infini à rebours.
Ces tableaux des hauts plafonds, bizarrement rudimentaires pour un tel endroit de foule et de faste, remplissaient un devoir rhétorique monothéiste. La corruptrice vaincue, par exemple, tirait non sans dégoût une langue violacée qui m'amusa énormément.
Tout à coup, au beau milieu des escaliers, le sourire figé d'un chien me fit frémir.
Il est mort depuis pas trop longtemps, dit mon père.
Oh. Mais alors...?
C'est sans doute un pariah dog. Il n'y toucheront pas. Je pense que seulement les moines peuvent le faire.
Je savais que Papa improvisait sur le champ, mais achetai le mot: pariah dog. Tiens, eux aussi donc, c'etaient des intouchables?
A vrai dire, la grande cour m'ennuya beaucoup, avec les ziggourats dorés des toitures répetitives, ses autels semainiers parsemés de monstres en jupes roses et ses vrais-faux moines qui lorgnaient sans arrêt le derrière des touristes ahuries.
Allez, Siddartha, assez pour aujourd'hui, dit le clairon de la délivrance. Tu me voudrais certainement pas manquer l'heure du thé, je suppose?
Et au fait, il faudrait que je te raconte l'histoire du Facteur Cheval. Oui, oui - bientôt: allez,zou!
***
Ce soir-là, je déclarai à la cantonade que j'étais peu disposé au diner, ce qui inquièta ma mère, mais fit ricaner papa.
Et, dès qu'ils eurent le dos tourné, j'allai questionner Tha Maung qui espèrait probablement s'assoupir, en cet instant de répit et de contumace.
Je lui racontai tout par le menu: le coup de soleil de l'avenue Mahabandoola, la jeune fille de fumée qu'il nous fallait absolument retrouver, le vieux scribe attablé devant sa machine à ecrire. Et, bien entendu, avec force moulinets extravagants, les confiseries indiennes qui coloraient mon récit d'une indispensable véracité.
Tha Maung m'écouta très attentivement, très posément, avec la déférence émue des vieilles gens de maison rompues à la geopolitique du caprice. Et il dit:
If thakin wants, thakin gets. We shall try.
Amen, fis-je. Et j'éclatai d'un rire léger et sauvage.
Le plus extraordinaire dans l'histoire, c'est que Tha Maung tint parole. La lettre, rédigée Dieu sait en quel registre locutoire birman essayant de traduire mes emportements à l'imparfait du subjonctif, donnait rendez-vous en diagonale des grilles des Jardins Mahabandoola, le soir de la prochaine pleine lune.
And where do I send it, Sir, me demanda le plus sérieusement du monde le vieux chinois dans un anglais aigrelet.
Oh, but here, of course, fis-je avec extravagance. At the confectioner's.
Ses sourcils se levèrent avec feinte surprise. Mais un chinois sait d'instinct accueillir plutôt avec philosophie ce genre de mignardises.
En rentrant au Strand, j'en avais gros sur le coeur. Et demandai au valet pourquoi le chauffeur du trishaw ne m'avait rien répondu, ce matin-là.
Maybe because he's a pariah dog, thakin.
Je me tus. Et je ne puis jamais apprendre ce qu'il advint de mon excentrique courrier.
Le lendemain, nous pliâmes bagage.
La peste venait d'éclater à Bhamo."