Teaser: Sans prévenir âme qui vive
Din carnetul lui Pantazi:
"Je quittai donc Achgabat sans prévenir âme qui vive, avec un arrière-goût d'à quoi bon. J'y avais perdu quelques instants de rosée, mes boutons de manchette, une fée dont la nuit était la meilleure mantille, et bon nombre de mes certitudes. Comme jadis, comme toujours, comme demain sans doute, une frêle et fidèle Lada allait m'emporter si loin de tout cela, que les distances devraient désormais se mesurer non pas en lieues, mais en années-lumière. Jalousement tapi au fin fond d'une vallée sans nom, oublié par les cartographes, Nokhour m'attendait.
Elle aussi, elle en avait entendu parler. L'inattendu de son existence émaillait, de temps à autre, ces conversations au coin d'un bar qui se languissent un peu trop tôt, alors que le crépuscule n'est pas encore tombé. On en parlait toujours avec une sorte d'appétit timoré, comme d'un endroit hanté, comme d'un être vivant: les deux hypothèses étaient, d'ailleurs, candidement viables. Elle avait maintes fois insisté pour que nous allions, rien qu'un dimanche, juste elle et moi, en croyant probablement qu'on allait y rejouer la brave et vieille saynète de Bonnie Parker et Clyde Barrow. J'avais beau esquiver son innocente esquinte, alors qu'elle minaudait de plus belle, sans même se rendre compte comme elle était belle et inutile à la fois. Je m'évertuai à lui expliquer que ce n'était pas une villégiature, encore moins un prétexte, crapuleusement quelconque, pour des princiers feux d'artifice. Que l'endroit se prêtait mal aux fins de semaine, attendu que les eschatologies lui allaient comme un gant. Narquoise, elle ne voulait rien entendre: n'importe quoi, tu dis ça pour m'irriter, je ne sais vraiment pas d'où tu peux sortir des trucs pareils, ce type est impossible, je me demande ce que je fais avec, hein dis, tu dis ça juste pour m'irriter, pas vrai?
En d'autres circonstances, ce désespoir bien tempéré, calculé en diable, était irrésistible. Cela dit, je tins bon: je savais que nulle part ailleurs nous ne serions davantage exilés l'un de l'autre. Et l'heure rance des remords n'était pas encore venue. Mais la petite musique entêtante de son caprice jetait un mauvais présage, et je me savais déjà inquiet, incongru, désemparé. La fêlure vient de là: elle craquelait la coque délicate de notre fiction dans un silence oblique, implacable.
***
Pourtant, je n'étais pas parti par ennui. J'aimais cette ville, si incomprise, et j'aimais ses façons, cet air de flotter en apesanteur, ce sursis entre deux tremblements de terre. Et ces avenues nouvelles, tracées au cordeau, et les ombres chinoises des statues sur le macadam, et ces chevaux qui auraient pu se trouver à Marly et qui donnaient un air balnéaire au très sérieux musée national. Et cet amour des vitres teintées, et cette folie des aubes mensongères, et jusqu'à ce livre inepte du Président, pour lequel on érigeait des mastabas.
Ce n'était pas par malice que j'avais donc pris la poudre d'escampette, comme à mon habitude. Pour une fois non, je n'allais pas rêvasser en essayant de m'imaginer la mine déconfite des lendemains aux draps hostiles. Pour une fois, c'est bien elle qui était partie avant moi. Et cela changeait tout.
Ce n'était même pas à cause du Président, d'ailleurs. A vrai dire, sa réalité physique m'amusait énormément, alors que son emprise politique me laissait de marbre. En ce monde devenu plat, réduit à la taille et aux ambitions d'un mouchoir de poche, ce crooner défraîchi qui se teignait les cheveux avec persévérance, avait remis, à sa façon, l'enfantillage au pouvoir. Perché sur son Arche, cet Orphelin replet, ce Dauphin d'une mythologie mort-née saluait le soleil tous les matins, en croyant que le monde retiendrait son souffle. Il y avait beaucoup de poésie inattendue dans cette lubie de satrape solitaire.
Entre-temps, comme tous les étrangers, j'imagine, je me savais constamment épié. En mon absence, les quelques maigres effets personnels étaient passés au peigne fin et abandonnés dans un ingénu désordre qui se fichait des bienséances. A chaque fois, je riais aux éclats.
Non, ce n'était pas l'Arménien, avec ses remarques douteuses, mais finalement si quelconques. Ma répugnance pour les invertis de tous bords ne va jamais au-delà d'une sanction purement contemplative: je prends acte, voilà tout. Ce n'était, d'ailleurs, pas la première fois que mon regard ombrageux me jouait des sacrés tours, ni que l'on m'expliquait, de façon plus ou moins avinée, que j'avais des cils de gazelle. Sur-le-champ, un terrible haut-le-cœur; mais six mois plus tard, nous pûmes pourtant agacer tranquillement un narguilé dans un atroce troquet stambouliote. Comme si de rien n'était, sans aucune explication et avec une sorte d'inoffensive camaraderie de vieux échevins.
***
Avec le temps, je me rendis à l'évidence qu'elle non plus, n'était responsable de tout cela. Pas même ce parfum écorché vif, entrelacs de néroli, benjoin, iris et encens qu'un sellier milanais semblait avoir imaginé à dessein pour le creux de son épaule gauche. Il revenait parfois par bouffées, toujours de nuit, douloureusement attendu telle une migraine d'avant-mousson. Il se glissait dans mes draps veufs et il restait là, à me regarder en silence, comme s'il voulait me dire quelque chose. Je savais que ce n'était pas une hallucination, plutôt ce spasme spectral des grands mutilés. Abasourdi, je voguais dans le néant, tout comme le voyageur inconsolé croit parfois retrouver la rizière au hasard d'un vulgaire pot de fard.
C'était insupportable, mais insuffisant. J'étais parti simplement parce qu'il le fallait: la Route, dont j'étais un des Fils, m'appelait. Depuis toujours, elle s'insinuait en moi, à la manière de ces chemins de poussière qui ouvrent sans avertir sur de vastes panoramas. Elle était même gravée, m'avait assuré une gitane de Samarcande, dans les lignes de ma main. J'étais resté trop longtemps, il me tardait.
Puis l’attelage se perdit dans la tessiture des serpentins."
Le matin était frais et franc, comme tous les matins des steppes, mais j’avais l’impression de rouler dans un épais brouillard. Nous passâmes lentement les devantures ensommeillées du bazar, les façades désabusées de Berzengi. Bientôt, le cyclopéen Palais des Orphelins pointa le bout de son nez.



