11 ianuarie 2012

Télégrammes du soir, 49: Car c'est moy que je peins

Assis dans sa tour-bibliothèque, d'où il peut même suivre la messe à sa guise, le sieur Michel Eyquem de Montaigne vient de se rendre compte qu'il aime les mots. 

Il est inconsolable de cet abstrait La Boétie, tout comme nous autres le sommes restés du départ d'Ulysse. Dans sa retraite bien sage, qui n'est peut-être qu'une résignation, il aimerait simplement être moins seul. Alors, il parle de lui-même devant un frêle parchemin, avec la désinvolture de la bouchère et l'aplomb du rhéteur. Et comme par enchantement, ses journées n'ont plus cet arrière-goût ingrat du Purgatoire.

En ces temps salamandres, les mots dont il choisit de se servir sont encore dans leurs langes. On y roule allégrement les r, puisque Versailles n'est pas encore né. Il aura donc fallu un sortilège pour donner un destin à ce français de Côtterets, fait pour les décrets et les jurons.

Ce fut chose faite, dans le plus écrasant des silences.

De ces journées songeuses, il est sorti un livre bien étrange. Sans queue ni tête, il tient davantage de la navigation et de l'entrelacs. On y parle de tout et de rien, sans aucune pudeur et sans aucune conscience de la postérité: de nos jours, les Essais seraient parfaitement impubliables, et c'est un bonheur.